La tête dans les étoiles… entre 4 murs

avatar-fatima-small Par FatiMars

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Il y a quelques semaines, j’ai eu la chance d’intervenir aux 20e Rendez-vous de l’histoire consacré aux inventions, découvertes et innovations scientifiques et techniques.

J’y ai fait vivre une situation d’investigation tirée de Sciences d’ici et d’ailleurs à quelques professeurs  (pour plus d’informations, n’hésitez pas à (re)lire fun with flags). A l’occasion d’une table ronde, j’ai également pu présenter quelques pistes mises en œuvre dans ma salle de classe pour aborder « les filles, les garçons et les sciences ». Bref, j’étais quand même pas mal dans mon élément. Mais c’était sans compter un atelier assez déstabilisant, celui que j’ai animé à la maison d’arrêt de Blois…

crise-de-nerfsOui, là, vous vous dites que j’ai fait une énorme faute de frappe ou que le quotidien au collège a eu définitivement raison de moi et qu’en plein nervous break down, j’ai fini par donner un drôle de surnom à un établissement scolaire… Et bien non, j’ai juste fait vivre une situation d’investigation à des détenus. Ça m’a pris quelques heures début octobre et ça a été une sacrée expérience.

Pour préparer l’atelier, pas possible de faire du « just in time ». Pour pouvoir faire entrer du matériel dans une maison d’arrêt, il faut qu’il soit validé en amont. La liste doit arriver à la maison d’arrêt au moins un mois à l’avance. Donc, on a intérêt à ne pas se louper et oublier un trombone. Si ce n’est pas prévu à l’avance et validé, ça ne rentre tout simplement pas. Il faut aussi prévoir un peu de temps pour adapter le matériel classique de la mise en situation car tout ne rentre pas dans une maison d’arrêt. Et parfois ce qui est retoqué est assez… inattendu.

imagesArrivée sur place, j’ai dû attendre un certain temps avant de pouvoir entrer dans l’enceinte. Quand des déplacements de détenus ont lieu, il n’est plus possible de bouger, pour les visiteurs. Entre ces murs, c’est la sécurité avant tout. On a donc cette drôle d’impression d’être dans une salle d’attente. Au delà de ces moments d’arrêt complet, le temps m’a semblé terriblement suspendu tout au long de cette après-midi là…

Une porte s’ouvre puis se referme, puis une autre porte s’ouvre puis se referme, puis une autre s’ouvre puis se referme, puis une autre s’ouvre puis se referme, etc. … Puis, nous (la coordonnatrice des actions culturelles et éducatives et moi) installons la salle dans laquelle nous allons travailler. Les détenus arrivent, la porte se ferme. Nous sommes donc enfermés tous ensemble pour cet atelier. Au moindre problème, on peut appeler et quelqu’un arrive très vite. Mais, être enfermée quelque part, c’était une première pour moi.

Je n’étais pas sûre que ma proposition était adaptée et que les détenus allaient vraiment s’impliquer dans le travail. Avoir envie de sortir de sa cellule et d’échanger avec d’autres êtres humains ne garantit pas qu’on va se mettre au boulot. Surtout que fabriquer des maquettes 3D de constellations, ce n’est absolument pas facile. En plus, à Lamap, avec notre petit matériel, de loin, on ressemble toujours un peu à un atelier de loisirs créatifs et donc on peut partir sur un malentendu. En résumé, je n’étais pas très confiante.

upgradedStellariumA ma grande surprise, les détenus présents ont posé de nombreuses questions lors de la présentation du logiciel Stellarium. Nous devions parler sciences arabes mais nous avons vite dérapé et plongé la tête dans les étoiles. Les participants se sont mis au travail sur les maquettes 3D. Je n’ai malheureusement pas pu prendre de photographies mais leurs maquettes étaient plutôt abouties malgré le temps très court dont nous avons disposé.

Je crois aussi qu’ils ont assez vite compris que je ne les infantilisais pas. Tâtonner expérimentalement est très exigeant et demande beaucoup à celui qui se lance dans l’exercice. De plus, comme avec des collégiens, j’ai dû veiller à ce que le matériel ne quitte pas la salle et comme avec des collégiens, la vigilance n’était pas de trop. Quand on a cherché à vérifier que le signe astrologique n’avait pas de réalité scientifique, j’ai pris en note les dates de naissance des détenus. L’un d’entre eux m’a vu basculer en mode « gel » (oui, comme le vidéoprojecteur) quand il m’a annoncé son année de naissance. Il m’a souri en me disant « c’est mon âge qui vous fait cet effet ». En fait, ce qui passait en boucle dans ma tête c’était « Année 1997. J’ai déjà travaillé avec des élèves de cet âge-là. C’était pour des khôlles en prépa. Mais qu’est-ce que tu fais là ? »

maxresdefaultA la fin du temps imparti, j’ai eu le droit à des « DÉJÀ ! » si chers au cœur d’un professeur. Les détenus semblaient avoir apprécié l’atelier. Après l’aventure-maison-d-arrêt, marcher dans les rues de Blois était indispensable. J’ai apprécié de travailler avec ce public mais être enfermée, c’est une autre histoire… En passant devant le château, Minority report et notre incapacité, même dans une œuvre de SF (dans laquelle le crime a été presque complètement éradiqué), à imaginer un monde sans prison a traversé mon esprit. Et je me suis dit que la prochaine fois que j’entendrai un élève dire « ici, c’est la zonzon », j’essaierai de prendre le temps de lui raconter cette petite aventure.

Alors maintenant, vous savez ce qu’il vous reste à faire : allez vous promener et regardez le ciel de jour et de nuit, profitez du vent qui vous gifle le visage et surtout, restez curieux !

A bientôt sur le [Lab]map.

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2 commentaires Ajouter un commentaire

  1. Henri PASCAL-JENNY dit :

    Bonjour

    1/ Je trouve très pertinente l’action de faire tourner un peu la tête de détenus vers les étoiles :

    Cela me fait penser au film documentaire de Patricio Guzman (2010)
    Synopsis : Au Chili, à trois mille mètres d’altitude, les astronomes venus du monde entier se rassemblent dans le désert d’Atacama pour observer les étoiles. Car la transparence du ciel est telle qu’elle permet de regarder jusqu’aux confins de l’univers. C’est aussi un lieu où la sécheresse du sol conserve intacts les restes humains : ceux des momies, des explorateurs et des mineurs. Mais aussi, les ossements des prisonniers politiques de la dictature. Tandis que les astronomes scrutent les galaxies les plus éloignées en quête d’une probable vie extraterrestre, au pied des observatoires, des femmes remuent les pierres, à la recherche de leurs parents disparus…

    De ce film, je me rappelle par exemple :
    * du témoignage d’un survivant ex-détenu du camp de prisonniers politiques :
    pour eux, un lien ténu mais une respiration profonde avec la vie résidait dans la possibilité d’observer (à l’œil nu) le ciel étoilé dans ce désert
    ET l’importance inattendue — un petit miracle ? — de l’apprentissage (alors assez populaire au Chili) de l’astronomie qui a permis à ces hommes privés de tout le reste d’accéder à quelque chose de fondamental qui ne pouvait leur être enlevée)
    * d’une phrase d’un astronome qui mettait en regard sa quête et celle des mères cherchant déraisonnablement des restes des disparus
    * de la sentence ultime de ces mères : pourquoi elles ne peuvent pas faire autrement que de chercher l’impossible

    Pour info pratique, ce film est visible sans besoin de le décharger (voix en espagnol, sous-titre en anglais) au lien suivant :
    http://www.ustream.tv/recorded/26976695
    Mais j’avais vu une version en français (donc elle existe)

    2/ Le témoignage / compte-rendu de FatiMars m’est apparu très instructif.
    * Malgré une excellente pseudo-note de 9.5/10 (j’ose jouer ici au jeu de « l’école des fans » , tout en ménageant une marge de progression : Lol), je suggère de retravailler un peu (voire développer ) le paragraphe suivant « … Minority report et notre incapacité, même dans une œuvre de SF (dans laquelle le crime a été presque complètement éradiqué), à imaginer un monde sans prison a traversé mon esprit. Et je me suis dit que la prochaine fois que j’entendrai un élève dire « ici, c’est la zonzon », … » : il me semble qu’il y a des implicites et/ou des raccourcis (matière trop condensée donc pour moi) qui m’ont laissé sur le côté du chemin.

    * Petite question : l’idée initiale de parler des sciences arabes n’est-elle as trop téléguidée/induite par la qualité de la population carcérale (une majorité des prisonniers se sent-elle encore très rattachée/familière à cet héritage culturel pour que l’on tente de la rejoindre sur ce terrain-là ?)

    3/ Pour finir cette bafouille, tout simplement , un grand merci à FatiMars et à l’équipe pour ces billets nourrissants + mes encouragements à poursuivre

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    1. fatimars dit :

      Merci pour votre commentaire. Pour répondre à vos questionnements :
      1. Aborder les sciences arabes était une « commande » car l’Institut du Monde Arabe a prêté à la maison d’arrêt une exposition sur le sujet pendant les Rdv de Blois. Il n’y avait pas d’objectif spécifique concernant la culture arabo-musulmane (qui n’était d’ailleurs pas un point commun à tous les participants de cet atelier).
      2. Je vous invite à regarder le film Minority Report de Steven Spielberg (ou à lire le roman de Philip K. Dick) pour comprendre la référence science-fictionnesque glissée à la fin du billet.
      3. Enfin, le collège unique ressemble par certains aspects à une « caserne » pour reprendre l’expression de Fernand Oury. J’ai un peu grossi le trait en parlant de « zonzon » (mot que les élèves utilisent pour exprimer leur impression de vivre au collège comme on vit en prison).

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