La biodiversité du caca

avatar-gab-small Par BazinGab

tous-caca_couvertureLaissez-moi introduire ce billet en vous parlant du coup de cœur littéraire du moment, celui de ma fille de trois ans. « On fait tous caca », du japonais Taro Gomi, paru aux éditions Nobi Nobi. Bien sûr, on pourrait d’abord croire à une boutade sur papier glacé, un peu scato et enfantine, faisant le lien entre le fait de manger et le fait d’excréter sur un ton un peu décalé. C’est d’ailleurs un peu l’esprit, mais les choses vont en réalité bien au delà. Au fil des pages, on y découvre que la diversité du caca est immense, que ses modalités de « production » le sont tout autant, et que l’on touche là de façon surréaliste à un thème en réalité fondamental, celui de la diversité du vivant, en général.

Mes amis, vous qui avez déjà enduré mon billet sur les affres sexuées des espèces de notre Terre, voici venir une nouvelle pierre à l’édifice de la connaissance en biodiversité underground. Installez-vous, munissez-vous de la soie triple épaisseur la plus douce, et entrez dans…

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Une farandole pour les sens

Laissez-vous propulser dans ce monde au travers de cette page enfantine de l’œuvre de Gomi, qui en est une parfaite introduction : « des animaux différents font des cacas différents. Différentes formes, différentes couleurs, différentes odeurs ».

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Approcher et décrire la biodiversité est une affaire de sens, et nous sommes ici – vous en conviendrez – au cœur de la question. Formes, couleurs, odeurs, textures (sons ?). Ici, le livre invite simplement l’enfant au constat. Mais sur le terrain, la description peut s’avérer plus formelle, si l’on veut aller jusqu’à pouvoir percer le mystère et répondre à la question « qui donc a laissé ça ? ». Croiser les indices (les poils, les sources de nourriture partiellement consommée) peut s’avérer utile. Puis l’œil du naturaliste s’exerce et il devient évident, au premier coup d’œil, qu’il y a un hérisson dans le jardin.

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Comme toujours, la diversité des mots est le reflet de celle du vivant. Mobilisez-les, à partir de la planche ci-dessus. Lisses, rugueux, touffues, ovales, oblongues, sphériques, pinnulées, granuleuses… Comment décrire à quelqu’un d’autre la perfection des lignes de la crotte de ragondin, afin qu’il puisse à son tour l’identifier, voire en faire part à autrui ? La science est aussi question de langage. Sans les mots pour la décrire, le concept ne fait que flotter dans l’air, insaisissable.

il_570xn-855665878_nezhLe caca peut-être immense (les éléphants d’Afrique en produisent 50 kg par jour) ou minuscule voire microscopique, par exemple chez les plus petits insectes ou crustacés. Ce qui détermine la forme du caca est à la fois lié à l’anatomie de l’animal et à ce qu’il mange, et certains petits mystères sont fascinants, par exemple dans le cas du wombat, ce mignon marsupial nocturne australien. Pourquoi donc fait-il des cacas carrés (80 à 100 par nuit, tout de même) ? Parce que sa nourriture est wombat-poopfaible en humidité, très lente dans son assimilation, et devient très compacte à la sortie. Son anus sectionne abruptement les matières fécales, très denses donnant lieu à ces petits cubes, si mignons qu’on en fait des peluches.


Des pratiques fascinantes

Au delà de cette réalité très concrète, faite de matière (noble), il y a également toue la diversité des comportements liés au caca.

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  • Dans la façon de faire caca, en premier lieu. Il y a ceux qui font debout, accroupis, assis, en mouvement ou immobiles. Ceux qui déposent (comme le chien) et ceux qui éjectent (comme le manchot d’Adélie). Il y a aussi ceux qui s’en servent pour marquer leur territoire, et qui le répandent volontiers, par exemple en faisant le tourniquet à caca, comme l’hippopotame.

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  • Il y a ceux qui font n’importe où, là où ils passent (comme le renard) et ceux qui font toujours au même endroit s’ils le peuvent.
  • Une fois la besogne achevée, les comportements sont à nouveau divers. Il y a ceux qui laissent juste leur caca sur place, ceux qui l’enterrent, comme le chat, ceux qui le mangent pour en récupérer les nutriments restants et réabsorber des bactéries « amies » (à commencer par votre chien). Il y a d’ailleurs ceux qui mangent le caca des autres, par exemple les bousiers, qui s’en servent aussi pour pondre… et pour se fabriquer des abris.
  • hqdefaultIl y a aussi ceux pour lesquels on a retrouvé seulement des traces fossiles de cacas et pour lesquels les pratiques restent mystérieuses. Des coprolithes de dinosaures nous sont parvenus, pesant parfois jusqu’à 7kg, et la question est aujourd’hui d’estimer leur valeur monétaire, dans le simple but d’assurer les collections. Le prix de l’or noir.

Le caca, un moteur pour la science et le monde

Crotte+hérisson.JPGNaturalistes ou curieux, pensez-y. Quelle chance que d’avoir accès à ces cadeaux, abandonnés au détour d’un chemin, alors que le protagoniste s’est déjà enfui et vous observe depuis l’épaisseur des buissons. Relever une crotte, c’est avoir un indice de la présence de l’animal, dont on n’aurait peut-être jamais soupçonné l’existence autrement. A partir de la simple recherche de crottes, il est possible d’identifier une faune, de démêler les liens alimentaires qui s’y entremêlent, d’acquérir des informations sur l’état de santé de cet écosystème, de relever du matériel génétique investigable en laboratoire, de traquer les phénomènes hormonaux de celui qui l’a « commise », d’estimer sa contribution à la dispersion des graines consommées. La coprologie est la discipline en charge d’explorer ces domaines chatoyants. whale26n-1-webEt elle qualifie la crotte, en termes de potentialité scientifique, d’outil « extrêmement puissant ». Si vous lisez l’anglais, allez voir cet article sur le site du Smithsonian, intitulé « une boulette de caca vaut autant que mille mots« .

Récemment, et sans faire de prosélytisme scatophile, des scientifiques ont émis l’idée que la Terre ne serait pas la même sans les milliards de tonnes de bouses, laissées par les successions d’animaux (notamment de grande taille) à la surface du globe dans son Histoire. Leur rôle dans l’enrichissement des sols en nutriments aurait été et serait toujours crucial, et la question se pose, aujourd’hui, des conséquences qu’aurait la disparition du caca de baleine sur les continents, dans l’éventualité de leur extinction.

Pour un portrait de scientifique dont la vie tourne autour du caca (et il n’est pas le seul), découvrez cet article sur Dibesh Karmacharya, un chercheur népalais qui traque et étudie le discret tigre du Bengale, au moyen de ses fèces.

Et si vous vous demandez, enfin, si la crotte est moteur d’innovation, consultez « La science du caca », de Frédéric Marais, qui vous apprendra avec de jolies illustrations que les applications du caca sont partout, des produits de beauté à la construction de nos maisons.


410UW4rL+LL._SX316_BO1,204,203,200_.jpgA lire aussi…


Sur ce, je vous souhaite un bon transit.

Et surtout, restez curieux.
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