Le propre de l’Homme

avatar-gab-small Par BazinGab

vinci-homme-vitruve.jpgAu gré des discussions de fin de déjeuner de famille, il est arrivé mainte fois que revienne sur le tapis la remarque mentionnant que « l’Homme (au sens « l’être humain ») n’est pas un animal ».

Au début, je me hérissais aisément, opposant les faits cellulaires et phylogénétiques qui sont à mes yeux sans appel, et puis j’ai compris que – en fin de compte – leur usage du terme « animal » n’était simplement pas le même que le mien : ils finissaient le plus souvent par me dire « oui, ok, biologiquement, l’être humain est un animal, mais il n’est pas comme les autres. Il est à part« .

Mais alors quel serait-il, ce « propre de l’Homme » ? Allons chercher du côté des idées les plus répandues, et voir si le monde du vivant a quelque chose à nous dire au sujet de ce que nous pensons être notre apanage. Peut-être, finalement, que la réponse est sous notre nez et que nous ne le réalisons pas ?


 Rire

15850e6f8d638284a454836e037fc5f1.jpg« Mieulx est de ris que de larmes escripre, pour ce que rire est le propre de l’homme », opinait Rabelais dans Gargantua, désignant ainsi les spécificités de l’espèce humaine par rapport aux autres espèces animales. En réalité, sa formulation était empruntée à Aristote, dans ses Parties des Animaux, qui défendait plutôt l’idée que « le rire est une rare qualité humaine », ce qui n’est pas exactement la même chose. Et il avait raison. D’autres animaux que nous rigolent de bon cœur, pas forcément en mobilisant autant de décibels, à commencer par les rats lorsqu’on les chatouille :

Chez nos proches cousins grands singes, le rire est bien présent, et un laboratoire de Portsmouth s’intéresse même de près à la « phylogénie du rire » : quand situer dans le temps le plus ancien ancêtre (hypothétique) commun à nous autres primates rieurs ?


Parler

« Il ne lui manque que la parole ».

Sans conteste, nous sommes des animaux très bavards, et très fiers de l’être. Pour Descartes, c’est bien la parole qui est le propre de l’Homme, et nous affirmons volontiers que l’être humain est le seul à mettre en œuvre un langage articulé. Et si – finalement – c’était loin d’être la seule modalité intéressante en terme de communication ?

Allons donc voir du côté de la communication chimique, ici chez les fourmis (à 8:23), qui inspire les technologies des humains :

Et chez les arbres, dont nous sous-estimons très largement la volubilité, lors de nos promenades ombragées.

Aujourd’hui, on envisage volontiers l’étude du langage sous un angle comparatiste, avec cette envie de pouvoir distinguer ce qui relève du langage à proprement parler, et d’autres modes de communication. Les limites sont floues, nous rappelant sans cesse que le vivant est un continuum.

Parmi les exemples favoris des chercheurs, on compte bien sûr les chants d’oiseaux, les danses des abeilles, les chants et cris des baleines et autres cétacés (il peut même exister différents « patois » chez les cachalots), les grognements des primates ainsi que leur langage gestuel, très riche.

Certains représentants d’autres espèces ont montré des affinités avec notre façon humaine de communiquer, et il est passionnant de découvrir leurs histoires, leurs progrès, leurs limites.

  • Washoe et Koko, un chimpanzée et un gorille ayant appris la langue des signes,
  • Kanzi, un bonobo utilisant une table de pictogrammes pour communiquer,
  • Alex, un perroquet ayant un vocabulaire étendu et comprenant la notion de zéro.

emotions-chien-21355_w650.jpgRessentir des émotions

Si vous êtes allé flâner à la Cité des Sciences pour la très belle expo sur Darwin, vous y aurez découvert ses travaux sur les expressions émotionnelles, chez l’être humain et les autres animaux. Et pourtant, pendant très longtemps, l’être humain a fermé les yeux sur l’idée même d’une vie émotionnelle chez l’animal.

Aujourd’hui, on commence à mieux connaître les phénomènes chimiques à l’origine de nos émotions de base, qui sont de grande utilité pour réagir vis à vis de notre environnement.
Ces dernières sont identifiées chez de nombreuses espèces, laissant penser qu’il s’agit en réalité de caractères évolutifs anciens dans le vivant, et des différences entre individus sont même observables au point qu’on parle de personnalité émotionnelle, par exemple chez le cochon d’inde.

En terme d’interprétation des émotions d’autrui, il a été montré que des espèces comme les chiens ou les chevaux étaient capables d’interpréter les modifications émotionnelles des visages humains, capacité que l’on croyait jusque là n’exister que chez les primates.

En parlant de ces derniers (si vous en avez le courage), vous découvrirez avec Koko le gorille que l’expression du plus profond chagrin existe dans son espèce, jusqu’aux pleurs (ici pour la perte d’un chaton adoré).

(Pour vous remonter le moral, sachez qu’ensuite, Koko a adopté de nouveaux chats).


Avoir conscience de soi et d’autrui

Un test classique de la conscience « d’être au monde » est celui du miroir, consistant à déterminer si un animal est capable de reconnaître son propre reflet dans un miroir comme étant une image de son corps. Typiquement, on fait une tâche sur le corps de l’animal et on observe son comportement : l’ignore-t-il ? L’observe-t-il ? Tente-t-il de l’effacer ? Sur le miroir ou sur lui-même ? Pour les animaux aquatiques, d’autres types de réponses sont observées.
Parmi les animaux qui réussissent ce test, on compte les bonobos, chimpanzées, orang-outan, humains de plus de 18 mois, éléphants, orques, dauphins, corbeaux, pies, coucas, perroquets gris du gabon. Les cochons également, dans une certaine mesure.

La conscience d’autrui, voire l’empathie, est un autre domaine d’étude.


Pleurer ses morts

De façon liée à aux questions des émotions et de la conscience d’autrui, se trouve celle de la mort de ses proches. Outre le chaton de Koko et certaines recherches sur le comportement des éléphants lors du décès d’un membre du groupe, une vidéo rare et très récente de l’Institut Max Planck à permis d’assister en détail aux réactions d’un groupe de chimpanzés, lors de la mort de l’un des leurs, incluant recueillement et nettoyage post-mortem.


Jouer

f8723b3d1de3b17bae479a89b4a129aa-www.amazinganimalstories.com_Jouer, cette façon « d’entraîner » notre cerveau à des situations diverses et ce en toute sécurité, la satisfaction et le plaisir qui l’accompagnent ne nous sont pas réservés. Enivrez-vous des images de ces poules, chevaux, corbeaux et dauphins. Et pour ces derniers, on peut même s’interroger sur le plaisir esthétique ressenti dans ce ballet de bulles toriques.


Concevoir et utiliser des outils

monkey1Il n’y a pas à tergiverser sur l’étendue des techniques humaine. Pourtant, la fabrication et l’usage d’outils existent également dans d’autres espèces.

Certaines, comme la loutre de mer, cherchent des pierres pour casser les coquillages dont elles se nourrissent. Là, l’outil est utilisé tel que trouvé dans la nature. Mais il y a ceux – singes à la recherche de termites ou corbeaux avide des graines contenues dans des paniers – qui modifient un élément (par exemple un bâton) pour fabriquer l’outil dont ils ont besoin. Ceci implique des capacités de planification qui ne nous sont donc pas exclusives.


Planifier, se projeter, raisonner

1024px-Western_Scrub_Jay.jpgPour aller plus loin, on est en droit de se demander quelle est l’étendu des capacités de planification dans le temps des autres espèces. Et par ailleurs, les autres animaux se souviennent-ils d’événements passés ? Savent-ils les situer comme lointains ou proches dans le temps ? Peuvent-ils anticiper des événements futurs  ? Les rats, par exemple, ont montré qu’ils étaient capables de se souvenir d’un objet rencontré, de son emplacement et de son contexte. Les geais buissonniers, également, sont capables de planifier leurs réserves de graines, en fonction des conditions d’alimentation qui sont les leurs à un instant T.

En terme de raisonnement, certaines abstractions sont remarquablement présentes chez nos cousins primates, par exemple chez le babouin qui est capable de raisonner par analogie.


Avoir une culture

Si l’existence des cultures non humaines est connue depuis longtemps, ce n’est que depuis 1990 que la communauté internationale les reconnaît officiellement et préconise de veiller à leur conservation au même titre que celle des individus, espèces et écosystèmes.

La capacité à innover et à transmettre cette innovation aux générations suivantes existe par exemple chez les mésanges, dont certaines populations ont découvert qu’elles pouvaient percer les opercules des bouteilles de lait pour s’en abreuver, et l’ont transmis culturellement à leurs descendants.

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Chez certains poissons, les lieux de pontes seraient également conservés d’année en année par transmission culturelle. Et on pourrait revenir sur la question des patois régionaux chez les baleines, évoquée un peu plus tôt.

D’autres traits, moins utilitaires, connaissent les mêmes phénomènes : par exemple la poignée de mains apparue chez certaines populations de macaques, et se transmise au fil des générations également.

IMG_2273.jpgEnfin, élément de culture ou trait évolutif fondamental de notre lignée, la cuisson des aliments aurait joué un grand rôle dans notre humanité. Personnellement, si « le propre de l’Homme » a quelque chose à voir avec la bouffe, ça me va très bien.
De belles billes à ce sujet sont distribuées au fil de la série documentaire « Cooked » adapté des livres éponymes de Michael Pollan.


Enseigner

En éthologie, on définit l’action d’enseigner comme « une situation de transmission de pratique où l’enseignant réduit ses performances propres au bénéfice de l’apprenant ». Nous restons là dans le domaine de la culture. C’est notamment ce qu’on observe chez les orques lors de l’enseignement de la chasse au phoque, par les parents en direction des petits, qui implique d’apprendre à venir s’échouer sur la plage où se trouvent les phoques. Répétitions multiple, déséchouages et rééchouage, libération de proies déjà capturées… tous les ingrédients y sont.

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De même, certaines fourmis se repèrent dans l’espace en repérant des points verticaux remarquable (cailloux, bâtons). Au cours d’un « voyage en tandem », elles peuvent inciter une autre fourmi à en mémoriser le tracé.

imrs.jpgEn terme de langage, il a récemment été découvert que les adultes de certaines espèces d’oiseaux chantaient différemment en communiquant entre eux qu’en s’adressant à leurs petits en apprentissage des vocalises. De la même façon, nous parlons différemment avec nos enfants en apprentissage du langage, en adaptant notre débit et notre syntaxe, de façon universelle.


Faire des sciences ?

Alors finalement, où est-il, « le propre de l’homme » ? Si les différentes facettes évoquées ne nous sont globalement pas exclusives, faut-il s’interroger sur leur degré d’expression dans l’espèce humains ? Nos capacités à faire face à des changements environnementaux au moyen de nos techniques est sans doute une piste à creuser. Notre cerveau et sa plasticité sont au cœur de notre histoire évolutive. Pour citer George Chapouthier : « L’homme est un singe né nu… il naît inadapté, mal adapté. (…) Notre cerveau, lui aussi, est très peu adapté à la naissance. Adapté à rien, il doit s’adapter à tout ».

Cet élan vers les techniques, cette irrépressible curiosité, cette formidable capacité à anticiper, tester, évaluer, planifier, modéliser, pour au final appréhender notre environnement, est le fondement même de notre goût pour les sciences. Si les petits de toutes les espèces apprennent de leur expérience selon un moyen proche de la méthode hypothético-déductive mobilisée en sciences, nous pourrions bien être la seule à faire des sciences dans le simple but de savoir comment fonctionne le monde. A faire des sciences, et à les enseigner.

Alors à la question – mille fois posée aux scientifiques (notamment en sciences fondamentales et pas directement appliquées) : « mais ça sert à quoi, ce que tu fais ; POURQUOI tu cherches ? » – et à la question des élèves « mais pourquoi on expérimente ça ? », la réponse est peut-être simplement : « parce que ça pourrait bien être en partie ça, le propre de l’Homme ».

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A bientôt sur [Lab]map.
Et si vous êtes humain, restez curieux.


 9782738111890Pour en savoir plus


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2 réflexions sur “Le propre de l’Homme

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