Une vision des animaux du futur

avatar-gab-small Par BazinGab

hipster-darwinRécemment, je suis allée me plonger dans la très belle expo de la Cité des Sciences sur « Darwin, l’original ». Un petit bijou d’inventivité muséale, dont on ressort avec le sentiment d’avoir fait un voyage dans les phénomènes évolutifs, mais aussi dans la vie d’un homme et d’une époque. Pour parler un peu des mécanismes de sélection naturelle énoncés par ce monsieur barbu, je vous ai récemment invités à voyager au pays des lapins. Et si – cette fois – je vous invitais à un retour vers le futur ?

gmRnNmD.jpgFermez les yeux. Imaginez la Terre, dans 10 millions d’années. A quoi ressembleront ses différentes contrées, leur géographie, leurs habitats nichés sous des climats semblables ou nouveaux, rudes ou cléments ? Choisissez l’un de ces milieux, détaillez en une peinture mentale à la manière du Douanier Rousseau, précisez-en les caractéristiques. Fait-il chaud ? Y a-t-il de l’eau (d’ailleurs, ce peut-être un milieu aquatique) ? Y a-t-il de la lumière ? Du vent ?

51KzMn5Qu+L._SX395_BO1,204,203,200_.jpgEt soudain, laissez entrer en scènes les êtres qui les peuplent. A quoi ressembleront ces animaux du futur issu des populations actuelles, mais dont des générations et des générations auront vécu sous les conditions du milieu que vous avez inventé ?

Telle est la question – onirique et scientifique – que se sont posés le sculpteur (y compris sur formats numériques) animalier Marc Boulay et le paléontologue Jean-Sébastien Steyer (CNRS – Muséum national d’Histoire naturelle) dans leur livre « Demain, les animaux du futur ». Allons faire un tour de leur bestiaire, qui pourrait bien être une source d’inspiration inattendue pour la classe.


Rêver le futur et questionner le présent

2634061.jpgImaginer des formes de vies plausibles, voici est l’apanage de « l’évolution spéculative », née dans les années 60 avec la délicieuse « Anatomie et biologie des rhinogrades » de Pierre-Paul Grassé et Harald Stümpke (Gerolf Steiner).
Ce livre présente tous les signes d’un ouvrage rigoureusement scientifique. Il respecte les règles de la systématique, cite ses sources (elles-mêmes fictives) et fourmille d’informations sur l’habitat et les habitudes des Rhinogrades. Ces petits mammifères sont caractérisés par la présence d’un appendice nasal Nez.de.nuit.jpgparticulièrement développé – le nasarium – ayant des fonctions variées et servant en particulier d’organe locomoteur. Mais bien sûr, les Rhinogrades n’existent pas. Ils sont un produit de l’imagination, et les créatures pionnières de l’évolution spéculative.

rhinogrades.jpg

A mi chemin entre la biologie et la science fiction, cet exercice intellectuel ne s’attache pas à prédire le fruit de l’évolution dans le futur, cette dernière étant si imprévisible qu’aucun modèle mathématique ne pourrait s’y risquer. A la place, elle permet un travail d’imagination rationnelle, à la fois foisonnant et bien installé sur de réelles connaissances scientifiques des processus impliqués. Attention, elle n’a rien à voir avec la cryptozoologie, qui désigne la recherche des animaux dont l’existence ne peut pas être prouvée de manière irréfutable.

Atokirina2.jpgAu sens général, la « biologie spéculative », permet même d’imaginer des créatures peuplant d’autres planètes aux habitats inédits. Nombreux en sont les exemples, mais citons ici la très précise faune / flore bioluminescente de Pandora dans Avatar, capable de s’interconnecter sous la forme d’un réseau à l’échelle planétaire.

Comme toutes les uchronies, la biologie spéculative nous permet à la fois de rêver… et de réfléchir à notre monde actuel. De fantasmer le futur ou le lointain, pour appréhender le présent.

Dougal-Dixon-with-Night-stalker-model-350-px-tiny-April-2014-Duncan-McNicol-Tetrapod-Zoology.jpgEn expansion depuis les années 80-90, l’exercice avait alors permis la rencontre du sculpteur Marc Boulay et du géologue Dougal Dixon, l’un des maîtres du genre. Auteur de plusieurs ouvrages d’anthropologie et zoologie spéculatives, il est à l’origine de la série documentaire « The Future is Wild » et – avec Marc Boulay – du docu-fiction « Kraken : Future Océan ». De son sillage et avec l’implication du paléontologue Jean-Sébastien Steyer, est né « Demain, les animaux du futur », avec la volonté d’aller encore plus loin dans la solidité du contexte scientifique. Et – en l’occurrence – ce futur se déroule d’ici 10 millions d’années.


10 millions d’années, avons-nous dit ?

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Dans ce laps de temps, les populations voguent au gré de l’évolution, connaissent des phénomènes de spéciation, tout en ressemblant encore un peu à celles dont elles sont issues. Ceci permet d’ancrer la réflexion du lecteur dans un contexte plus familier et donc intellectuellement maniable.

Une question se tisse en toile de fond : et si, à l’époque de « l’anthropocène », les êtres humains avaient éradiqué les populations dont sont issus ces animaux du futur ? De la diversité d’aujourd’hui, naît celle demain. Elle est un réservoir de possibles inestimable pour le simple avenir de la vie sur Terre, et la prise de conscience peut passer par la contemplation de ces chimères animales du futur.

futur-anglaisL’être humain aurait pu faire partie de ces dernières, mais le choix des auteurs est explicitement de l’écarter, tout comme la plupart des grandes espèces de mammifères. Pour faire réfléchir le lecteur à l’impact de notre espèce sur les écosystèmes, et également pour souligner que l’évolution ne s’arrête pas à l’être humain qui n’est en aucun cas une sorte « d’aboutissement ».
10 millions d’années, c’est par ailleurs la « durée de vie » – entendez par là de leur présence sur Terre – de très nombreuses espèces fossiles. Comme elles, l’être humain a fait son temps dans cet avenir là, et le lecteur est invité à replacer sa propre espèce dans le contexte de l’histoire de la Terre, où elle n’est qu’un battement de paupières.


Un bestiaire foisonnant

L’inscription de la démarche dans un contexte scientifique solide ne brime pas l’imagination. Bien au contraire, elle lui donne un terreau fertile. Le terreau de Jean-Sébastien et Marc se concrétise sur une planète Terre de quelques degrés plus chaude qu’actuellement, située dans le « prolongement tectonique » de notre version actuelle des continents.

LA MANGROVE INFINIE

Dans ses eaux profondes, voici Stegoichthys luminosus. Il porte sur l’avant de sa tête un lampion qui n’est pas sans rappeler la lanterne de nos actuelles baudroies abyssales, d’un attrait irrésistible pour les proies. Pourtant, celle de S. luminosus a un autre usage. Multicolore, elle permet à ces animaux de communiquer entre eux.

STEGOICHTHYS-LUMINOSUS

Si leurs ailes sont réduites, les Neoviraptor sont loin d’être en reste du point de vue cognitif. Ces descendants des corvidés (dont les corneilles et corbeaux) sont pourvus d’énormes capacités de mémoire, de planification, et d’un langage complexe. Une trajectoire fort cohérente, à bien regarder nos corbacs actuels. Capables de mimétismes, leur robe peut imiter celle des autres oiseaux dont ils consomment les œufs.

NEOVIRAPTOR

Mais le prédateur incontesté de ces territoires est le Tyrannornis, issu de populations actuelles de perroquets. Avec son féroce bec pourvu de dents et ses 3 m de hauteur, il a remplacé nos grands mammifères carnivores contemporains comme le tigre ou l’ours.

TYRANNORNIS-REX


Une inspiration pour la classe ?

woolen-clew-1-1157854.jpgSi vous êtes enseignant, vous êtes peut-être déjà en train d’y voir une formidable occasion de réfléchir aux processus évolutifs, dans un contexte motivant et inédit. Autour de la question « quelles seront les conditions de vie sur Terre dans le futur », on peut tirer sur le fil qui déroule toute une pelote, amenant les questionnements et les notions : « quels climats règneront dans ses différentes contrées ? », « quels seront les paysages associés ? », « quels animaux les peupleront, porteurs de quelles adaptations ? » et par conséquent… « quels mécanismes sont à l’origine des adaptations et du phénomène de spéciation ? »
Dans l’autre sens, un travail d’évolution spéculative peut être envisagé comme un réinvestissement, proposant aux élèves de revisiter des notions déjà étudiées, et ce dans un contexte nouveau.

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Certains enseignants ce sont déjà lancés dans l’aventure. L’imagination a notamment germé de la rencontre avec le bestiaire de Marc et Jean-Sébastien, dans la classe de Philippe Nicolas. Ce dernier nous raconte :

« Avant d’imaginer son devenir évolutif, l’élève devait partir d’un animal existant qu’il devait décrire précisément en le « déconstruisant pour mieux le comprendre ». Il devait aborder son anatomie, sa forme générale, son milieu naturel et son mode de vie et le faire exister dans un groupe de congénères dans le jeu des reproductions générationnelles ».

terre2.jpgSur cette base, « ils ont fait intervenir dans le milieu de l’animal un phénomène terrestre géologique ou climatique, un événement astronomique, ou la présence perturbatrice de l’homme ». Le choix avait été fait de placer les continents de la Terre, dans le futur, dans une nouvelle configuration de Pangée. Alors, avec pour consigne que « seul ce que possède l’animal peut être transformé dans son histoire évolutive et assurer une nouvelle fonction », les élèves ont dessiné leurs animaux du futur, en ont argumenté l’anatomie, puis les ont réalisés en 3D sous forme de sculptures de terre.

animal-futur

jardin-des-plantes1.jpgL’investigation a été consolidée « par une sortie au Muséum d’Histoire Naturelle (visites, conférences et dessins dans les galeries d’anatomie comparée et de paléontologie), par des apports scientifiques vulgarisés et surtout par la collaboration précieuse des chercheurs se plaçant en « sentinelles » du plausible ». Tout au long du projet, « la tenue d’un journal de bord naturaliste a donné à voir les traces d’un processus de pensée, d’imagination, d’intuition, voire d’un rêve d’enfant de dix ans sur les animaux possibles d’un demain géologique lointain ».

Philippe conclut que si cette génération d’enfants porte un intérêt pour les animaux du futur, c’est en raison de sa vive préoccupation pour la biodiversité actuelle. Il cite alors Ray Bradbury : « Si on l’ignore, on peut tuer un animal important, un petit oiseau, un poisson, une fleur même, et détruire du même coup un chaînon important d’une espèce à venir ».

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Claire Muller, avec sa classe de CE2-CM1, a également travaillé dans cette voie. Après avoir imaginé leurs animaux du futur, en lien avec les conditions de vie du milieu naturel envisagé comme étant leur habitat, les élèves en ont fait des croquis. Alors, ils sont passés de la 2D à la 3D en les sculptant à partir de grillage et de papier. L’ensemble a donné lieu à une exposition produite par la classe, et à une rencontre avec Marc et Jean-Sébastien.

CLASSE CE2-CM1 - Claire Muller - 01

Pour nous présenter ce travail, Claire a opté pour ce texte écrit en groupe classe par l’ensemble des enfants, afin d’expliquer toute la démarche aux parents lors de l’exposition. Ils nous disent :

CLASSE CE2-CM1 - Claire Muller - 09.jpg« Comment imaginez-vous les animaux du futur dans 10 millions d’années ? Tel a été le projet présenté par la maîtresse. De l’imagination, nous en avons à profusion alors nous nous sommes mis au travail : mammifères ailés, oiseaux cracheurs de feu … Toute une panoplie ! Nous étions satisfaits de nos productions. Cependant, la maîtresse l’était un peu moins. En effet,  elle nous a expliqué que penser au futur, nécessite de se pencher sur le passé ainsi que le présent car l’évolution des animaux ne se fait pas de façon linéaire. Non, des ailes ne peuvent pas pousser subitement ! Nos dessins dès lors se devaient d’être scientifiquement cohérents. Nous avons étudié pendant plusieurs semaines l’histoire de la Terre notamment l’apparition de la vie, l’évolution des espèces ainsi que leur classification mais aussi les extinctions massives qui ont eu lieu à travers les temps géologiques. Chaque élève a choisi un animal existant, a fait des recherches sur son squelette et l’environnement dans lequel il évolue. A partir de toutes ces connaissances, nos animaux du futur ont pris forme dans nos esprits et sur le papier. Plusieurs esquisses ont été nécessaires et elles furent supervisées par Monsieur Boulay sculpteur numérique et Sébastien Steyer paléontologue. Ce fut un véritable un travail d’équipes entre écoliers et scientifiques et une expérience inoubliable ! »

(Photos par Claire Muller)

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Le caractère très pluridisciplinaire de tels projet en est une force supplémentaire : ils font appel à la biologie, la géographie, les arts, l’histoire… et même à la physique (notre créature est-elle plausible au regard de la bio-mécanique ?) et à la technologie (cette dernière peut nous inspirer pour imaginer certaines créatures, comme les chauve-souris dotées de sortes de cellules photovoltaïques proposées par Jean-Sébastien et Marc). D’ailleurs, ceci n’est pas sans rappeler cette croustillante vidéo de DirtyBiology sur les animaux à roulettes du futur, qui pourrait quasiment inspirer un EPI à elle toute seule :

e10f636493fce63233888442ab3467e0.jpgTouche finale à cette vision des espèces du futur : leur donner un nom, ce qui nous replonge dans le thème d’un précédent billet, prouvant qu’il y a des petits malins parmi les systématiciens. A ce jeu là, d’ailleurs, Marc et Jean-Sébastien ne sont pas les derniers, puisque comptent au palmarès des animaux du futur le mammifère marin Delphimimus jamescameroni ou la chauve-souris Nosferapoda kinskii.


Pour en savoir plus :

  • Une interview des auteurs sur TV5Monde

A présent, laissez votre imagination se parer de plumes, de poils ou d’écailles.

Et surtout, restez curieux.

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Une réflexion sur “Une vision des animaux du futur

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