Espèces de noms, noms d’espèces

avatar-gab-small Par BazinGab

mynameis.jpgVous en aurez passé, du temps, sur cette binoculaire, à observer des coquilles d’escargots de 1,5 mm de diamètre, à comparer ces centaines de spécimens aux espèces déjà connues dans cette famille. Quatre espèces nouvelles pour la science ? Pas si étonnant, vu qu’on était jamais vraiment allé farfouiller en détail, sur cette île de Polynésie. Toutes éteintes ? Sans doute, et tristement ordinaire de nos jours. Mais pour pouvoir les déclarer disparues, ces espèces ont besoin d’être décrites (moyennant des mesures standardisées et minutieuses)… et nommées.

Nommées ? Allons bon. Comment donne-t-on un nom à une espèce ? Sur quels critères ? Il y a des règles pour ça ? On doit être sérieux ou bien on peut… enfin vous voyez… se lâcher (un tout petit peu) ? Visiteurs du [Lab]map, poussez la porte du monde merveilleux de la nomenclature biologique, et venez visiter son étonnant cabinet de curiosités.

Les règles du jeu

maxresdefault

Pour nommer toute espèce nouvelle, vous n’allez pas vous référer au code civil, pas même au code jedi, mais au Code de nomenclature, sorte de bible vous donnant toutes les règles à suivre pour que le nom soit compréhensible et sans ambiguïté, de façon internationale.

Ces règles diffèrent quelque peu selon que vous avez à nommer une plante, un animal, un champignon ou une bactérie. Prenons l’exemple du code de nomenclature zoologique (pour les animaux, donc) ; les instructions les plus importantes sont sans aucun doute :

  • A vocation latine – Un nom d’espèce « sonne latin » (de préférence, car ça peut se négocier). Le code ne demande pas d’être un pro de la déclinaison : « à vocation », ça veut tout dire. Latin de cuisine accepté. On l’écrit toujours en italique.
  • Binominal – Le nom d’espèce est composé de deux parties : le nom du genre auquel l’espèce appartient, portant une majuscule, et un autre nom qui la caractérise en particulier au sein de ce genre, sans majuscule. 20140125-calico-cat-on-bed-1-MPrenons pour exemple le matou. Au sein du genre Felis, on trouve plusieurs espèces qui sont proches cousines : Felis silvestris (le chat sauvage), Felis margarita (le chat des sables… qui a pensé « le chat du bar en bas ? » Non, il n’y a pas de Felis mojito), etc. Quand on a affaire à une sous-espèce, on trouve un troisième nom à la fin, par exemple Felis silvestris catus, sous-espèce du chat sauvage ayant été domestiquée : autrement dit mon crevard de chat qui prend tout le lit la nuit. Notez qu’en botanique, on dit plutôt binomial que binominal. Ça ne serait pas marrant, sinon.
  • Attribution – Juste après le nom (binominal, donc) de l’espèce, on écrit le nom de l’auteur qui l’a décrite et l’année de publication du papier. Dans un article de blog ou de journal, ce n’est pas une obligation, mais dans un article scientifique, il le faut (et c’est utile).
  • Disponibilité – Pour être disponible, un nom d’espèce doit avoir été proposé après la première mouture du Code (1758), avoir été publié dans une revue ou un ouvrage adéquat accompagné d’une description, et inclure (depuis 1999) la désignation d’un spécimen (ou plusieurs, parfois) « type », auquel pourrait se référer quelqu’un qui aurait besoin de voir en vrai, en plus de lire votre très long texte.
  • Validité – Pour être valide, le nom doit être le plus ancien nom disponible pour l’espèce décrite. En gros : le premier nom à satisfaire tous les critères, au milieu de la FOULE de synonymes sur le marché. Dans une multitude de cas, des tas de gens ont décrit la même espèce involontairement, lui donnant des noms variés, à des moments différents, parfois même en se basant sur les mêmes spécimens qui avaient été oubliés dans un coin. Démêler la synonymie,Sven-Sachsalber-a-trouve-l-aiguille-dans-la-botte-de-foin c’est un peu comme chercher une aiguille dans une meule de foin. Comprenez maintenant pourquoi l’auteur et la date, ça peut être carrément indispensable.

Passons sur les subtilités. Vous avez le principe. Mais si ça vous dit de bouquiner le Code aux wc, ceci dit, vous pouvez le trouver là.

Généralement, on donne quoi, comme nom ?

mystrium-snapping-jaws
Mystrium labyrinth, une fourmi dont les motifs, à la surface du corps, forment un motif « de labyrinthe ».

Très souvent, on donne un nom en relation avec la morphologie de l’espèce. Un motif, une forme remarquable des pattes, des dentelures en marge du limbe de la feuille… tout est bon pour trouver l’inspiration. Parfois, ce peut être en comparaison avec un objet,une structure (et parfois une personne) qui y ressemble. Par exemple, Australdonta collicella, l’un des escargots évoqués en introduction et finalement nommés, signifie « escargot des îles Australes, avec des dents à l’intérieur de la coquille… en forme de petite colline », en raison de sa coquille très bombée.

Autre option, nommer l’espèce en fonction du lieu où elle vit (ou a vécu). Par exemple le baobab de Suarez, à Madagascar, Adansonia suarezensis. Ça marche notamment pas mal pour les espèces endémiques, c’est à dire qui vivent dans un périmètre bien défini, et seulement là sur Terre.

shapeimage_1
Michel Adanson

Très en vogue depuis… ben depuis 1758, le début, quoi : dédier son espèce à quelqu’un. Généralement pas soi-même, ça ne se fait pas, mais plutôt à son maître, quelqu’un qu’on admire, ou tout simplement quelqu’un qui a donné du pognon pour la recherche (faut dire ce qui est, hein). On parlait du baobab de Suarez : le nom de genre Adansonia le dédie à Michel Adanson, spécialiste de ces arbres gigantesques, au 18ème. D’ailleurs, à Madagascar toujours, on trouve le palmier Dypsis mcdonaldiana et la fourmi Proceratium google. Le nerf de la guerre, que voulez-vous.

Râle des genêts chante; Crex crexPossible également : nommer un animal en fonction de son cri (forcément, pour les plantes ou les champignons, ça marche moins bien), par exemple Crex crex, le roi caille ou râle des genêts, qui passe son temps à répéter son nom, du coup. Ou encore le genre Gekko, dont le nom est basé sur les vocalisations de ces geckos dans les sous-bois des forêts tropicales humides.

Il y a encore d’autres options, mais – une fois encore – vous avez saisi l’idée.

Bon, et on peut s’amuser ou pas, du coup ?

Oh ça, pour s’amuser, il y en a qui s’amusent. Pour compléter ce billet, prêtons-nous à un petit tour du monde des noms d’espèces croustillants, classés par profils de leurs auteurs. Il y a là presque tout ce qu’on peut imaginer. Et nous avons une imagination sans limite.

Les petits plaisantins

250px-Vini_vidivici
Vini vidivici

Il y a les rigolos. Ceux qui n’ont pas hésité à appeler une palourde Abra cadabra (depuis placée en synonymie), des aoûtats Trombicula doremi et Trombicula fasola, ou un perroquet (malheureusement éteint) Vini vidivici.

Certains plaisantins sont un peu plus mesquins et – sous couvert de dédier une espèce à quelqu’un – en profitent pour se moquer un peu. C’est notamment le cas pour l’espèce Bufo bufo (le crapaud commun), nommé ainsi par Linné pour se moquer de Buffon. Sans parler de ceux qui sont franchement grossiers, comme les auteurs de l’espèce Foadia pakaluk (un coléoptère), « FOAD » étant l’acronyme de « F*** Off and Die », littéralement, « Va te faire f***** et crève ».

Ceux qui veulent à tout prix être au début (ou à la fin) de l’alphabet

Même avant les recherches Google, on cherchait à être en tête de liste. A la fin aussi, des fois qu’on prendrait le registre dans l’autre sens. Du coup, on se retrouve avec des noms de genre du style Aa (un mollusque, ou une orchidée, c’est selon), Aaaaba (un autre coléoptère) ou Aaadonta (des escargots proches de ceux dont je vous parlais précédemment). Alan Solem, le même qui a décrit Aaadonta, s’est aussi placé sur la fin de l’alphabet, avec Zyzzyxdonta, en opinant que la morphologie de ce genre était « complètement à l’opposé » de celle d’Aaadonta.

fig.-3-aaadonta-zyzzyxdonta-768x307
Aaadonta et Zyzzyxdonta : de A à Z.

Celui qui a la plus longue

de433fdaf8
Salut, tu veux venir voir mon holotype ?

Dans ce style, vous apprécierez la mouche Parastratiosphecomyia stratiosphecomyioides ou Gammaracanthuskytodermogammarus loricatobaicalensis, un petit crustacé amphipode du lac Baikal. Quel dommage que le Code l’ait finalement invalidé. On peut se demander si les auteurs n’avaient pas un petit quelque chose à compenser, effectivement.

Le mélomane

Le musicien aime dédier son espèce à son compositeur préféré. Ainsi, on trouve foule d’espèces dédiées aux grands du classique, par exemple la guêpe Mozartella beethoveni ou le papillon de nuit Fernandocrambus chopinellus.

9Inlassable, le musicien traverse les âges et les genres, avec la guêpe parasite du genre Sinatra, pléthore d’espèces dédiées aux Beatles (y compris des scarabés), Avalanchurus simoni et Avalanchurus garfunkeli (des trilobites), les hippopotames fossiles du genre Jaggermeryx, le dinosaure Masiakasaurus knopfleri

2041331563623

Je ne résiste pas on plus à l’envie d’évoquer Mesoparapylocheles michaeljacksoni, un crabe hermite fossile, Aleiodes shakirae, la guêpe parasite qui fait danser l’abdomen de son hôte, Scaptia beyonceae, la mouche portant une jupette de poils dorés sur l’abdomen, et Gaga germanotta, dédiée à Lady Gaga (Stefani Germanotta), ayant elle-même choisi son nom de scène en hommage à Queen.

bowie_1476453cDes hommages dans des hommages. C’est beau.

Et allez, c’est de saison, voici l’araignée Heteropoda davidbowie, dédiée à Starman, qui fut accompagné en son temps par The Spiders from Mars.

 Le respectueux

Plutôt raffiné et parfois érudit, le respectueux nommera volontiers son espèce d’après son auteur préféré (ou l’un de ses personnages, pour les plus audacieux), son philosophe favori ou son maître à penser, un cinéaste, un acteur de renom, et parfois une figure politique influente.

C’est ainsi qu’on se retrouve avec des Arthurdactylus conandoylensis (des dinosaures), des Lampanyctus steinbecki (des poissons-lanternes), une petite colonie de bactéries Legionella shakespearei et toute la filmographie d’Orson Welles en version aranéide : Orsonwelles othello, O. macbeth, O. falstaffius et O. ambersonorum. J’avoue, j’ai un faible pour la grenouille Hyloscirtus princecharlesi, nommée ainsi pour son apport à la conservation des forêts tropicales. Si, c’est pour ça, pas d’argument morphologique.

Prince-Charles

Le geek

Dans les labos, le geek est partout, et ça ne date pas d’hier. Vous ne trouverez pas meilleur bastion pour les rôlistes, les amateurs de films et séries en tous genres et les bouquineurs de comics. La recherche est un métier où l’imagination a une place fondamentale, ce qui s’accompagne fréquemment et logiquement d’effets collatéraux dans la DVDthèque.

06Le geek bouquine volontiers, lui aussi. Du coup, vous ne vous étonnerez pas de l’entendre citer Nanocthulhu lovecrafti (une guêpe), Psephophorus terrypratchetti (une tortue fossile, on ne sait pas si elle portait ou non des éléphants sur son dos) ou de se prendre quelques marottes :

Finissons en beauté avec le lâchage absolu des biologeeks : les espèces inspirées par les comics et le cinéma. Bien sûr, il y a le scarabée Adelopsis dumbo et le dinosaure Bambiraptor, mais nous ne parlons pas de ces films là, nous sommes bien d’accord.

schwarz_2

Vous ne résisterez pas aux biscotos sur les pattes de ce coléoptère, très logiquement baptisé Agra schwarzeneggeri.
Sachez qu’il existe également une araignée Hortipes terminator, ainsi nommée car ses palpes ressemblent à un pistolet futuriste (sic). Vous pouvez toujours essayer de la mettre dehors : elle reviendra.

batmanAvec son joli motif en forme de chauve-souris sur la nageoire caudale, voici Otocinclus batmani, un petit poisson des eaux douces tropicales. Et si on veut rester dans les comics, on peut admirer Medusaceratops lokii, un dinosaure dont le nom est inspiré de Medusa dans « Clash of the Titans » (pour l’appendice osseux à l’arrière de son crane) et de Loki dans l’univers Marvel, pour les cornes.

Point d’orgue, le défilé des espèces dédiées aux personnages de Star Wars, dont voici un minuscule florilège :

  • darth_vader_beetle_2015-12-15le scarabée Agathidium vaderi, certainement décrite par Kylo Ren sous un pseudonyme, dont la forme rappelle le casque du Seigneur Noir.
  • Han solo (un trilobite). Officiellement, le nom de genre vient du mot chinois « Han », le fossile ayant été trouvé dans la province du Hunan. Toujours officiellement, le nom « solo » est du au fait que cette espèce est la seule de son genre. Officiellement.zbipp7mblncdvvy0pkha
  • Polemistus chewbacca, une fourmi poilue.cuqiijfotjn33eu4cehu
  • Peckoltia greedoi (un poisson-chat. Je crois que la juxtaposition se passe de commentaire, mais qu’on soit bien accord : Han tire en premier).imrs.php.png
  • Et Albunione yoda, un mignon crustacé dont la femelle ressemble à Yoda sans les oreille, vue de face (quand elle ne sourit pas).2230178

N’hésitez pas à aller flâner sur ce site, qui répertorie de nombreuses curiosités en la matière (un vrai travail de fourmi !). Et si après tout ça vous n’avez toujours pas d’idée pour nommer votre espèce, alors il vous reste ce générateur aléatoire de noms d’espèces (il est faux, mais vous bidouillerez pour le faire coller au Code de nomenclature).

bee_guyana_fischer

Sur ce, je vous laisse, car quant à moi, j’ai trouvé ma favorite, toutes catégories confondues : l’abeille irisée Euglossa bazinga !

A bientôt sur [Lab]map.
Restez Curieux.

tumblr_lxyozli43Q1ql63cho1_500

Publicités

2 commentaires Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s